Hommage aux poètes disparus (1) par Pierre VINCENT

 

Poésie et mémoire ou l’âme des poètes

Il n’est pas si lointain le temps où Charles Trenet ou Yves Montant chantaient : l’Âme des poètes, souvenons-nous :

 « Longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues … ».

Certains, tels les ménestrels et autres troubadours, ont chanté leurs propres textes, d’autres ont vu leur poésie portée sur les ondes, ainsi Aragon chanté par Jean Ferrat, mais aussi Rutebeuf chanté par Léo Ferré ou encore François Villon chanté par Georges Brassens, entre autres  … mais, la poésie n’est-elle pas elle-même une  musique ? Cette musique des mots, des rimes et des rythmes qui ont fait voyager jusqu’à nous ce qui faisait l’essence même des écrits de nos aînés, poètes disparus.

Rutebeuf (1230 / 1280 … on sait si peu de choses sur le personnage que ces dates ne sont même pas certaines). Il est né en Champagne. Son nom n’est peut-être qu’un surnom tiré de rude et de bœuf. Borgne, buveur et joueur, il possède une culture cléricale et appartient à une tradition de poésie morale, satirique et malgré tout religieuse. Il est considéré par d’aucuns comme le premier « poète maudit » Dans le Grand Est, on sait qu’il y en aura d’autres.

Le texte le plus connu de Rutebeuf est peut-être cette complainte qui a inspiré Léo Ferré et dont voici un extrait traduit en français :

… Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus et tant aimés ?

Je crois qu’ils sont trop clairs semés ;

Ils ne furent pas bien fumés d’engrais, ils sont gâtés

Ces amis-là m’ont mal traité

Car tout le temps que Dieu m’assaillait de tous côtés

Je n’en vis un dans mon hôtel.

Je crois que le vent les a ôtés, l’amitié est morte …

Thibaud IV de Champagne, (né le 30 mai 1201 à Troyes, mort en 1253) fils de Thibaud III et de Blanche de Navarre, il est Comte de Champagne – homme politique ami des trouvères il est lui-même auteur de nombreuses poésies et chansons (une bonne soixantaine) – surnommé « Thibaud le chansonnier » il est considéré par ses contemporains comme le poète le plus éminent de son époque et par Dante (ce poète majeur du Moyen Âge, auteur de la « Divine Comédie ») comme le plus illustre.

Auteur de poésies courtoises, il sait allier humour et sentiment et use de métaphore tout en restant un grand seigneur : ainsi dans La mort du rossignol poème courtois que l’on a cru longtemps, mais à tort, dédié à Blanche de Castille :

Le rossignol chante tant

Qu’il tombe mort au pied de l’arbre;

Si belle mort nul ne vit,

Si douce et si plaisante.

De même je meurs en chantant à pleine voix,

Je ne peux de ma dame me faire entendre,

Et elle ne daigne pas m’avoir en pitié…

Chrétien de Troyes : son nom et certaines traces de dialecte champenois dans ses œuvres laissent à penser qu’il est, comme Thibaud IV, né à Troyes vers 1135. (Capitale du comté de Troyes au Moyen Âge, la ville a souvent été reconnue comme la capitale historique de la Champagne). Poète conteur, Chrétien de Troyes écrivit des chansons courtoises et cinq romans en vers, dont : Le conte du Graal  (inachevé) et  Le roman de Perceval.  En voici un extrait :

Ce fut au temps où les arbres fleurissent

Où les bocages se couvrent de feuilles, où les prés verdissent

Et où les oiseaux chantent dans leur latin

Doucement chantent au matin

Et où toute chose de joie s’enflamme,

Que le fils de la Dame veuve

De la forêt désolée et solitaire

Se leva ; et c’est avec entrain qu’il mit sa selle

A son cheval de chasse et qu’il prit

Trois javelots ; et c’est de la sorte

Qu’hors du manoir de sa mère il sortit.

Guillaume de Machaut : (1300 / 1377) encore un champenois, né à Reims, mais, semble-t-il, de réputation européenne (en Pologne mais surtout à Londres où il fut admiré et imité par l’écrivain et poète Geoffroy Chaucer). Il est selon certaines sources, le premier à avoir conçu un recueil d’œuvres complètes qui soit un ensemble organisé. Ci-dessous un extrait de La ballade de Machaut : une des 235 qui lui sont attribuées :

Je maudis l’heure et le temps et le jour,

la semaine, le lieu, le mois, l’année

et les deux yeux qui m’ont fait voir la douceur

de ma dame qui a mis un terme à ma joie.

Et je maudis aussi mon cœur et ma pensée,

ma loyauté, mon désir et mon amour

et le danger qui fait languir en pleurs

mon cœur dolent en pays étranger…  

 Certains historiens font naître Guillaume à Machault, une commune de l’actuel département des Ardennes, proche de Vouziers et située à une quarantaine de kilomètres de Reims. Vérité ou excès d’éponymie ? Le lieu et son orthographe a donné naissance à une sorte de calembour qui s’entend en épelant le nom (aime assez à chahuter avec elle avant le thé) Bof !   

Eustache Deschamps (neveu ou protégé du précédent) naît à Vertus, vers 1346, au cœur du vignoble champenois, dans cette zone vinicole appelée, La côte des blancs. On lui doit son Art de dictier, le premier traité de poétique en français où se trouve tout l’arsenal technique de la composition (sonorités, alternances des rimes féminines et masculines, ressources de la langue). Georges Pompidou lui accorde la primeur de son Anthologie, soulignant son talent très élaboré. Ci-dessous un court extrait de son Virelai sur la tristesse du temps présent

Je ne vois ami n’amie

Ni personne qui bien die ;

Toute liesse défaut,

Tous cœurs ont pris par assaut

Tristesse et mélancolie…

 Le présent chapitre de cette rubrique dédiée à nos aînés fait la part belle aux poètes champenois, soit, mais il ne faut voir dans cette première sélection que le fruit de mes recherches uniquement ciblées sur la région du Grand Est.

Dans le refrain d’une chanson populaire de la Champagne on entend :

« Le vin qu’on boit chez nous a de l’esprit pour tous,

il chante dans nos  têtes… »

Alors, ceci explique peut-être cela !

Pierre VINCENT

(Sources, entre autres : La Direction Régionale des Affaires Culturelles de Champagne Ardennes – Anthologie de la Poésie Française de Georges Pompidou, édition Hachette pour F.L.1961 – Les plus beaux manuscrits des poètes français – édition Robert Laffont 1991 – Florilège du Moyen Âge, Hachette 1949)

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