Louise DUPIN par Maïté PETIT

LOUISE DUPIN (1706-1799)

  J’ai eu l’occasion, très récemment, de visiter, en pays de Loire, le magnifique château de Chenonceaux. Et, au milieu de toutes ces splendeurs architecturales, j’ai fait la connaissance d’une femme exceptionnelle et cependant peu connue, Louise DUPIN, qui, ayant passé dans cet endroit une grande partie de sa vie, a contribué fortement à y poursuivre la construction et les aménagements de la Renaissance et qui, surtout, au moment de la Révolution, est parvenue à le préserver des dégradations et de la destruction pure et simple.

Mais Louise DUPIN, surnommée à juste titre : « La Dame de Chenonceaux », a été bien plus que cela ! Elle a littéralement « traversé » tout le 18° siècle, puisque née en 1706 à la toute fin du règne du monarque absolu Louis XIV, elle s’est éteinte en 1799, donc après la Révolution, à 93 ans, âge exceptionnel pour l’époque.

Que de mutations et de bouleversements économiques et sociaux elle a vécus ! Quelle destinée ! Elle eut d’abord une vie très brillante et mondaine puis, à partir de 1850, plus discrète socialement mais toujours très féconde sur le plan intellectuel.

Louise DUPIN est la fille naturelle de l’un des plus grands banquiers d’Europe, Samuel BERNARD, et d’une comédienne réputée, Armande CARTON-DANCOURT. Ses deux parents, bien que tous les deux mariés chacun de son côté, continueront leur relation toute leur vie durant. Le père de Louise ne se désintéressera jamais d’elle, de son sort et de son avenir, et sera toujours, avec elle, bon, attentionné et généreux ce qui, longtemps, la mettra à l’abri du besoin.

En 1722 elle est quand-même mariée sans son assentiment selon la pratique fréquente à l’époque, à un homme sans fortune mais, heureusement pour elle, intelligent, honnête et serviable qui, à force d’un travail exemplaire, atteint la haute fonction de fermier général. Mariage arrangé certes et cependant mariage heureux fait, selon les dires mêmes de Louise, d’estime réciproque, de communion de pensée, de complicité intellectuelle : une tendre amitié qui, à l’époque, pour elle, valait sans doute mieux que des amours tout aussi passionnés que dévastateurs.

Louise est une très belle femme, pleine de grâce, d’esprit, de gaieté et de tout ce qu’il faut pour la conversation, mais une femme qui évite de s’étourdir dans les plaisirs futiles du libertinage fort en vogue durant ce 18° siècle. Les occasions ne lui manquent pourtant pas de s’abandonner dans les bras de tous les soupirants qui lui font une cour assidue parmi lesquels deux grands « philosophes des Lumières » : MONTESQUIEU et Jean-Jacques ROUSSEAU dont nous parlerons plus loin. A la légèreté et au badinage ,Louise DUPIN préfère donc la culture de l’esprit et le sérieux de la lecture et de l’écriture, ce qui lui vaut un grand et durable succès auprès de la bonne société et des gens de lettres.

L’aisance liée aux importantes fonctions de son mari va lui permettre de tenir un salon de haute volée dans leur très chic hôtel particulier de Paris : l’Hôtel Lambert acheté en 1732. Durant plus de 20 ans c’est l’un des lieux les plus fréquentés du tout-Paris. On y pratique la conversation à propos de l’actualité, de la politique, de la religion, de la philosophie, dans une assez grande liberté d’expression. La culture y est aussi à l’honneur : Louise y joue souvent du clavecin, des textes y sont lus par leurs auteurs, des pièces de théâtre y sont jouées en avant-première. Le tout se déroule toujours dans un raffinement extrême en présence de très jolies femmes qui suscitent souvent de la jalousie chez la maîtresse des lieux. Les invités font généralement partie de l’élite intellectuelle de l’époque : gens de lettres (FONTENELLE, MARIVAUX, MONTESQUIEU, VOLTAIRE, Jean-Jacques ROUSSEAU, l’Abbé de SAINT-PIERRE, etc), savants (BUFFON), ambassadeurs et diplomates.

En 1727, Louise DUPIN donne le jour à un fils, Jacques Armand, à qui elle va donner tout son amour et qui, pourtant, deviendra assez vite son plus grand souci, puis sa grande douleur. Dissipé, turbulent, désobéissant, paresseux, il ne lui occasionne qu’inquiétude, tourments et chagrin. Il meurt prématurément en 1767, à 40 ans à peine, la laissant inconsolable et provoquant une rupture assez brutale dans son mode de vie. Désormais commencent les années grises et sombres.

A la suite de quelques difficultés financières liées à la retraite de Claude, le couple DUPIN doit quitter l’hôtel Lambert devenu trop cher à entretenir. Et, peu après les années 1750, le salon de Louise perd de son éclat. Elle s’éloigne de plus en plus de Paris, et ses séjours annuels à Chenonceaux s’allongent au point qu’elle finit par s’y installer définitivement après une série de deuils très éprouvants, dont celui de son mari. Cette disparition accentue ses soucis financiers, d’autant qu’elle doit continuer à éponger toutes les dettes qu’a laissées son fils avant de disparaître.

La seconde partie de la vie de Louise DUPIN est donc beaucoup moins aisée, brillante, plus discrète, humble et douloureuse, mais elle reste digne dans la peine et, malgré les difficultés matérielles, elle diffuse autour d’elle sa générosité et sa bienfaisance. Et elle va continuer de consacrer la plus grande partie de son temps à la réflexion et à l’écriture. Depuis longtemps, en effet, elle s’intéresse à la philosophie. Avec l’aide et le soutien de J.J. ROUSSEAU, qui a fini par renoncer à la séduire et qu’elle a embauché comme secrétaire et comme précepteur de son petit-fils ( qu’elle souhaite voir mieux éduqué qu’elle ne l’a fait pour son propre fils), elle va écrire plus de 3000 feuillets de réflexions sur la morale, l’amitié, le bonheur, les sentiments de l’âme, l’éducation et surtout, domaine qui lui tient particulièrement à cœur depuis toujours, sur la cause de femmes. Elle va développer quelques idées fortes et revendications proprement révolutionnaires sur l’égalité entre les sexes qu’elle souhaite absolue : elle propose en particulier un contrat de mariage complètement égalitaire et …le mariage des prêtres! L’abbé de SAINT-PIERRE, qu’elle a souvent croisé dans son salon, devient son maître à penser. Ce dernier, dans son « Projet de paix perpétuelle », développe des idées progressistes et très utopiques sur les relations entre les êtres humains et les peuples. (Il fut sans doute un lointain inspirateur de la création, au 20° siècle, de la S.D.N. qui deviendra l’actuelle O.N.U). Mais il est aussi précurseur dans bien d’autres domaines : il préconise en particulier le gouvernement exercé par des élites éclairées pour le bien public et dans la bienfaisance et…l’exercice physique! Il est bien sûr, hélas, beaucoup trop en avance sur son temps pour être compris et pris au sérieux, mais il influence beaucoup Louise DUPIN qu’il encourage vivement à écrire, surtout sur l’égalité des sexes.

Elle doit faire front à MONTESQUIEU, déjà très en cour à l’époque, qui, encore plein de rancœur sans doute d’avoir été évincé, insère dans son célèbre ouvrage, « L’Esprit des Lois », tout un chapitre violemment misogyne qui, de manière à peine voilée, s’adresse à elle et aux idées qu’elle défend. Comme quoi l’un des plus grands philosophes, dit des «Lumières », avait encore quelques côtés bien obscurs !

C’est probablement cette misogynie féroce qui caractérise l’époque, ajoutée à des difficultés financières et des soucis de tous ordres, qui amène Louise, hélas pour la postérité, à renoncer à la publication de ses écrits, fruits de tant d’années de travail. Elle n’a sans doute plus alors assez d’énergie pour risquer de s’exposer à l’ironie et aux quolibets, en rivalisant avec les hommes dans les domaines « sérieux » qui leur sont soi-disant réservés. On ne connaît donc son œuvre que très partiellement à travers des ébauches éparpillées; et c’est grand dommage, car ce qui a été retrouvé et répertorié permet déjà de se rendre compte que cette femme, Louise DUPIN, quasi méconnue du grand public, fut un précurseur qui proposa quelques-unes des premières « pierres féministes » menant aux débuts de l’émancipation de la Femme.

A noter que Louise DUPIN était la grand-mère par alliances de la célèbre George SAND qui portait son patronyme (Aurore DUPIN) et à qui elle a peut-être légué quelques-unes de ses idées. George SAND admirait beaucoup Louise, et l’on peut penser qu’elle a eu l’occasion de lire une partie de ses écrits au château de CHENONCEAUX dont son tuteur avait hérité et où elle séjourna quelquefois. Dans son ouvrage, « Histoire de ma vie », elle écrit en particulier :  « Malgré la réputation d’esprit et de charme dont elle a joui, cette femme remarquable n’a jamais voulu occuper dans la république des lettres sérieuses la place qu’elle méritait ».

Peut-on se plaire à imaginer que, si Louise DUPIN avait publié son œuvre, en particulier son « Encyclopédie pour la défense des femmes », cela aurait eu un retentissement aussi grand que, par exemple, la parution des livres de son protégé J.J. ROUSSEAU ? Cela aurait-il contribué à changer l’état des choses ? Un doute subsiste car Louise DUPIN était … une femme !

Maïté PETIT

Cet article a été inspiré du livre de Jean BUON  “Madame Dupin, une féministe à Chenonceaux au siècle des lumières” – Biographie – (Ed. La Simarre)

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