De la métaphore et de ses dangers par J. Pierre VARACHE

Ainsi écrivait Jean-Pierre Varache

Du grec «métaphora» dont la traduction littérale est «transfert de sens», la métaphore, souvent employée en poésie, consiste à employer un  mot ou une expression imagée pour leur donner un sens figuré par simple association d’idées. C’est ainsi que lorsque l’on parle de la «fleur de l’âge», des «lumières de l’esprit» ou encore, pour ne citer que nos brillants journalistes, «d’une population sous le choc», on utilise des métaphores.

Nous employons la métaphore lorsque nous voulons attirer particulièrement l’attention du lecteur ou de l’auditeur par une expression imagée qui renforce l’idée que nous voulons transmettre. La métaphore est d’un précieux secours dans le langage écrit ou oral habituel. Mais, en poésie, elle permet de s’offrir le luxe d’images et une manière très pittoresque d’exprimer une pensée qui donnent au poète l’occasion de se singulariser par rapport au prosateur.

Sans utilisation de la métaphore, le style du poète le plus ingénieux et le plus subtil ne serait que versification monotone et sans attraits. «On a besoin de métaphores et d’expressions figurées pour mieux se faire entendre», déclarait J.J. Rousseau.

Cependant la métaphore ne vaut que si elle émane d’une véritable création de l’esprit. Certaines d’entre elles ont traversé les siècles. Ainsi en est-il de «l’aurore aux doigts de rose» d’Homère, de «Rouen, la ville aux cent clochers» de Victor Hugo, et de la fameuse «Côte d’Azur»(1) de Stephen Liégeard. Les auteurs de guides touristiques et les édiles municipaux ne se sont pas privés ensuite de plagier : nous possédons désormais une Côte d’Albâtre, une Côte d’Opale, une Côte d’émeraude, pour ne citer qu’elles. Venise, elle-même rebaptisée «cité des Doges» a vu son nom mainte fois emprunté par Martigues (commune des Bouches-du-Rhône en Provence), la «Venise provençale» Bruges, la «Venise du Nord», ou Niort la «Venise verte».

C’est pourquoi un poète devra se méfier de la métaphore et s’assurer qu’elle ne provient pas d’une réminiscence de ses lectures. À plus forte raison il se gardera bien d’utiliser les poncifs éculés que sont «des perles de rosée», les «feux de l’amour» ou «les couleurs du bonheur». Par ailleurs, même s’il est utile d’user de la métaphore, il convient de n’en pas abuser sous peine de devenir totalement incompréhensible. C’est de ce travers que se gausse Molière dans Les précieuses ridicules lorsqu’on y trouve dans la bouche d’une précieuse «véhiculez-nous les commodités de la conversation» au lieu d’«approchez-nous un fauteuil». Comme autre exemple de cet abus, citons encore cette phrase de Baltasar Gracián y Morales (2), qui en est une illustration saisissante : «Les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit pour être enregistrées par la douane de l’entendement». Ce genre de charabia, appelé aussi métaphore filée, plutôt que d’éclairer l’idée d’une lumière nouvelle, ne fait qu’obscurcir la pensée.

Paul-Louis Courier (3) prévenait d’ailleurs les auteurs : «Dieu nous garde du Malin et de la Métaphore !»

Quant à Charles Rollin (4) dans son traité des Études, il préconisait à ses élèves que «toute métaphore doit trouver vide la place dont elle se saisit». C’est là, je crois, le sage conseil que tout écrivain, en particulier le poète, se doit de retenir. Il faut certes utiliser la métaphore, mais seulement à bon escient. L’originalité  réside plus dans la rareté que dans la surabondance.

En conclusion, je dirai, parodiant  Ésope (5) lorsqu’il parlait de la langue : «La métaphore peut être la meilleure et la pire des choses».

Éditorial du Plumes Au Vent – n° 18 / septembre 1997
(1) Côte d’Azur : Ce nom a été employé pour la première fois en 1887 par Ce nom a été employé pour la première fois en 1887 par Stephen Liégeard. Dans son livre, l’auteur y décrit une région allant de Marseille à Gênes, en Italie : « du château d’If jusqu’aux palais de Gênes »
(2) Baltasar Gracián y Morales  (1601-1658), écrivain, philosophe et essayiste jésuite du Siècle d’or espagnol
(3) Paul-Louis Courier ou plus exactement Paul-Louis Courier de Méré, pamphlétaire français (1772-1825)
(4) Charles Rollin (1661-1741) : professeur de rhétorique au collège du Plessis (Paris), professeur d’éloquence au Collège Royal, recteur de l’université de Paris. Auteur de l’essai pédagogique, le Traité des études en 1726
(5) Ésope fabuliste grec de l’antiquité, réel ou légendaire. Il aurait vécu aux VIIe et VIe siècle avant J-C.
 
Ce contenu a été publié dans L'art d'écrire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *