{"id":860,"date":"2018-11-12T22:49:59","date_gmt":"2018-11-12T21:49:59","guid":{"rendered":"http:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/?p=860"},"modified":"2018-11-12T22:49:59","modified_gmt":"2018-11-12T21:49:59","slug":"anne-laure-tertois-couleurs-de-la-nuit-nouvelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/2018\/11\/12\/anne-laure-tertois-couleurs-de-la-nuit-nouvelle\/","title":{"rendered":"Anne-Laure TERTOIS: Couleurs de la nuit &#8211; Nouvelle &#8211;"},"content":{"rendered":"<p align=\"CENTER\"><span style=\"font-family: Liberation Sans, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Couleurs de la nuit<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Liberation Serif, serif;\"><span style=\"color: #000000;\">Encore un cauchemar. Le c\u0153ur battant, je reste sur le dos, \u00e0 <\/span>reprendre mon souffle. Encore une dispute, \u00e0 propos d&#8217;un rien, d&#8217;un d\u00e9saccord minime, qui nous a entra\u00een\u00e9s sur la pente inexorable de l&#8217;exag\u00e9ration, de l&#8217;erreur d&#8217;interpr\u00e9tation, de l&#8217;incompr\u00e9hension. C&#8217;est la seule fa\u00e7on pour moi de te voir encore, de te parler, alors m\u00eame si mes r\u00eaves de toi sont loin d&#8217;\u00eatre roses, je les attends avec tr\u00e9pidation.<\/span><\/p>\n<p>Ma moiti\u00e9 ronfle et grince des dents, sur l&#8217;autre oreiller. <span style=\"color: #000000;\"><i>Moiti\u00e9<\/i><\/span><span style=\"color: #000000;\">. <\/span>Quelle dr\u00f4le d&#8217;expression. Comme si sans elle, je n&#8217;\u00e9tais pas moi. Comme si je ne pouvais me couper qu&#8217;en deux, et au milieu.<!--more--><\/p>\n<p>Laissant l\u00e0 ce qui devrait pourtant faire contrepoids, je parviens \u00e0 me lever sans un bruit. Pieds nus, je rejoins mon studio et allume une lampe minuscule qui projette une faible lumi\u00e8re jaune au plafond.<\/p>\n<p>Il me faut une toile carr\u00e9e, d&#8217;une cinquantaine de centim\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9. Pas besoin de plus. Je pr\u00e9pare ma palette et m&#8217;empare d&#8217;une brosse large. Noir, du noir pour l&#8217;objet de mon cauchemar. En couche \u00e9paisse, en trois dimensions, je l&#8217;\u00e9tale sur la toile, en spirales, en fl\u00e8ches, en formes g\u00e9om\u00e9triques tourment\u00e9es mais toujours reli\u00e9es en leur centre, telle l&#8217;\u00e2me que je cherche \u00e0 repr\u00e9senter.<\/p>\n<p>Ne plus te voir, ne plus m\u00eame te parler me laisse un trop-plein de questions, d&#8217;angoisses, de myst\u00e8res de l&#8217;\u00e2me humaine que je ne peux r\u00e9soudre par moi-m\u00eame. Le r\u00e9sultat en est ce tourbillon noir, encore gluant d&#8217;appr\u00e9hension, qui domine ma toile blanche. Mais tu n&#8217;es pas le seul \u00e0 me donner des insomnies.<\/p>\n<p>Mes \u00e9motions \u00e9chappent \u00e0 tout contr\u00f4le. Je dois exorciser mes peurs, me d\u00e9fouler sur la toile plut\u00f4t que de tout garder \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, au risque d&#8217;exploser de mani\u00e8re plus dangereuse. Je porte en moi une inqui\u00e9tude permanente pour mes proches, une terreur de ce que l&#8217;avenir leur r\u00e9serve. Si je le pouvais, je les regrouperais tous dans un habitat contr\u00f4l\u00e9, o\u00f9 je pourrais veiller sur eux, pour l&#8217;\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Un grognement de d\u00e9rision m&#8217;\u00e9chappe \u00e0 cette id\u00e9e. C&#8217;est comme cela que la folie na\u00eet et prend racine. Mieux vaut confier mon esprit \u00e0 la peinture, un substitut inoffensif.<\/p>\n<p>La famille, donc. Dans ce coin en bas, une tache orange en coquillage pour ma tante, engag\u00e9e dans un combat bien plus horrifiant que le mien, dans lequel mon impuissance me fait enrager. Pour mes fr\u00e8res, qui construisent le monde autour d&#8217;eux plut\u00f4t que de le regarder d\u00e9filer sans le comprendre, des zigzags verts. Pour mes parents, des silhouettes violettes, diffuses entre les fl\u00e8ches noires de mon premier dessin, se tournent le dos, regardant chacun vers l&#8217;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p><span style=\"font-family: Liberation Serif, serif;\"><span style=\"color: #000000;\">Un ami qui n&#8217;a pas le temps devient une sorte de point d&#8217;interrogation gris, un <\/span>autre qui r\u00e9pond parfois est un torrent de pigment bleu. Ne pas savoir comment ils vont, ce qui se passe dans leur vie, s&#8217;ils souffrent, s&#8217;ils ont besoin de quelqu&#8217;un mais ne pensent pas \u00e0 moi&#8230; Mon pinceau vomit cette frustration et la mod\u00e8le, lui donne forme, construit une image \u00e0 partir des impulsions qui noient mon cerveau.<\/span><\/p>\n<p>Apr\u00e8s la famille, apr\u00e8s les amis, viennent les plus qu&#8217;amis. Le premier est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, servant de trame \u00e0 toute la composition. Ne pas savoir, ne pas savoir m\u00eame si tu es encore en vie ou si tu as succomb\u00e9 \u00e0 l&#8217;attrait du noir&#8230;<\/p>\n<p>L\u00e9ger, le po\u00e8te rafra\u00eechit l&#8217;ensemble, son joli nuage jaune apportant une note gaie, dans le coin, tout en haut. Lui aussi a ses tourments mais nous progressons, nous parvenons \u00e0 avancer, ensemble, peu souvent mais de quelques pas \u00e0 chaque fois.<\/p>\n<p>Une balafre rouge pour celui dont le contact me br\u00fble, dont les malheurs me plongent en<br \/>\nenfer. Ses flammes menacent d&#8217;engouffrer tout le reste. S&#8217;il me laissait faire, s&#8217;il me donnait un peu de pouvoir, je pourrais le soulager mais il me condamne \u00e0 me ronger les sangs, au loin.<\/p>\n<p>Pour le petit dernier, je choisis un turquoise lumineux comme son \u00e2me brillante et l&#8217;applique en bandes fines, actives, alternant courbes gracieuses et lignes droites fulgurantes. Lui me fait avancer \u00e0 ce rythme, me r\u00e9v\u00e8le des mondes fantastiques et m&#8217;en donne l&#8217;acc\u00e8s depuis ma propre conscience. Lui cherche \u00e0 me comprendre et \u00e0 soulager les maux qui me rongent.<\/p>\n<p>Le pinceau me tombe de la main. Je titube jusqu&#8217;\u00e0 la banquette, me roule dans une couverture, contemplant entre mes <span style=\"color: #000000;\">paupi<\/span><span style=\"color: #000000;\">\u00e8res mi-closes l&#8217;\u0153uvre de mon cerveau <\/span>enfi\u00e9vr\u00e9. Art abstrait, dit-on. Il n&#8217;y a que moi qui y vois mes attachements et mes souffrances, dans toute leur force, dans leur multiplicit\u00e9 incompatible avec nos convenances mais juste ce qu&#8217;il faut pour me remplir et me faire vivre.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, ma moiti\u00e9, encore engourdie de sommeil, d\u00e9couvre la toile, pos\u00e9e sur une chaise de la salle \u00e0 manger, comme invit\u00e9e au petit d\u00e9jeuner. Ma moiti\u00e9, le phare qui me guide sans jamais chercher \u00e0 m&#8217;ancrer, sans me priver d&#8217;une parcelle de libert\u00e9, baille et se frotte les yeux. Une tasse de th\u00e9 \u00e0 la main, j&#8217;attends sa r\u00e9action.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<span style=\"color: #000000;\">Nuit difficile ? dit-elle en se pla\u00e7ant dos \u00e0 la lumi\u00e8re pour mieux <\/span>contempler les couches de couleurs superpos\u00e9es.<\/p>\n<p>&#8212; <span style=\"color: #000000;\">Productive\u00a0\u00bb, comment\u00e9-je sans desserrer les dents. Mes d\u00e9mons sont les <\/span>miens. Les \u00e9craser sur une toile, en teinter les fibres de leur jus, oui, mais leur donner vie par la parole, pas question.<\/p>\n<p>Ma moiti\u00e9 reste fig\u00e9e devant le carr\u00e9 bariol\u00e9. Au final, le noir \u00e9quilibre les autres couleurs et les distribue aux quatre coins de l&#8217;espace.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<span style=\"color: #000000;\">J&#8217;aime bien, commente ma moiti\u00e9 avec son laconisme habituel pour mes <\/span>productions artistiques. Mais on ne le met pas dans notre chambre. Il m&#8217;emp\u00eacherait de dormir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: Liberation Serif, serif;\"><strong>Anne-Laure TERTOIS<\/strong><br \/>\n<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Couleurs de la nuit Encore un cauchemar. Le c\u0153ur battant, je reste sur le dos, \u00e0 reprendre mon souffle. Encore une dispute, \u00e0 propos d&#8217;un rien, d&#8217;un d\u00e9saccord minime, qui nous a entra\u00een\u00e9s sur la pente inexorable de l&#8217;exag\u00e9ration, de &hellip; <a href=\"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/2018\/11\/12\/anne-laure-tertois-couleurs-de-la-nuit-nouvelle\/\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[27],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/860"}],"collection":[{"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=860"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/860\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":862,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/860\/revisions\/862"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=860"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=860"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/associationplumesaconnaitre.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=860"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}